Place du Souvenir- Rennes

dimanche 4 mai 2025

Mars 2025 : "Diversité" (Didier)

Réécrire un passage du "Café Rousseau" de Jacques Josse dans un des genres stylistiques abordés par Raymond Queneau dans "Exercices de Style". Genre choisi: Précisions.

Les trois vieux, barbe blanche, teint rougeaud, nez en patate ne rigolent plus.  Ils ont à peine le temps, quelques secondes tout juste, de se serrer les uns contre les autres, mélangeant presque leurs bras, leurs genoux, leurs pieds, que déjà le camion, un vieux renault sg4 des années 70, déboule à toute bringue. Froissis d'ailes, cliquetis de ferraille... A l'arrière, des caisses de bière, tout droit sorties de la brasserie locale ; bières  blanches, bières, blondes, bières rousses,elles se cognent et valdinguent de gauche à droite. Dans l'habitacle, Popeye, un grand type costaud, une olive dégingandée sur l'épaule droite et une ancre marine sur l'épaule gauche, la pipe au bec, le dentier déchaussé, tressaute et s'accroche à son volant comme à un petit jésus. Il porte un tricot de corps, un marcel de couleur douteuse. On dirait qu'il hurle dans la cabine. Les yeux écarquillés, la mâchoire crispée, il lance son camion sur la place au milieu de laquelle se dresse un monument au mort, frôle l'église du XVIéme siècle, classée monument historique, fait crisser ses Continental légèrement sous gonflés, évite le mur du cimetière, un vieux mur couvert de salpêtre et surmonté d'une grille en fer forgé. , touche l'herbe un peu jaunie, redresse in extremis, retrouve le gravier, un granulat gris en provenance directe d'une carrière locale, accélère en passant la courbe du calvaire, autre curiosité d'intérêt historique  et comme par enchantement, disparait, faisant encore rugir ses 75 chevaux de virage en virage. 
Peu à peu le chant fêlé des cylindres s'estompe.
Sur la place, le trio,tel un quatuor à qui on aurait soustrait un membre,  s'extrait d'un nuage de très fine particule de matériaux divers,autrement dit, de poussière. 
 «Il n'a pas dû nous voir, avance l'un, celui à la barbe blanche
̶  En tout cas on a eu chaud» répond l'autre au teint rougeaud, en sortant un mouchoir à carreaux bleu de la poche de son pantalon.
Le troisième, le nez en patate, s'est déjà relevé. S'aidant d'une seule canne, une belle canne en bois de hêtre, héritée de son père, une main portée en visière au-dessus du front, il essaie de suivre la piste du bahut rouge vif, que les gamins du village accueillent en gueulant «pin pon pin pon» et qui fonce à tombeau ouvert en direction de la mer.
 « Il a pris la route de Gwin-Zégal, lâche-t-il. Dans un instant, il sera à flanc de coteau : en haut la falaise, en bas la mer, gaffe à la grande bascule! En tout cas, à tous les coups, il va livrer chez Rousseau
 


 


 
 

 


mardi 18 mars 2025

Decembre 2024 : Retravailler un texte (Didier)

On apporte un texte écrit  à l'occasion d'un précédent atelier, on le lit devant le groupe, on en discute et et on le retravaille en se saisissant des pistes ouvertes par les échanges.
 
Allongé sur la falaise face à la mer. Au-dessus de moi les mouettes tournent en rond. Un léger vertige : non pas la peur de tomber mais de m'envoler. Je m'agrippe au rocher. Je ferme les yeux. Je les rouvre avec prudence. Il fait chaud. Le ciel est bleu mais ça ne va pas durer. Il y a de l'orage dans l'air. Un idée ! Je sors le petit carnet clairefontaine que je trimballe toujours avec moi et j'écris :

[
Allongé sur la falaise face à la mer].
Je barre mer et j'écris
océan. C'est mieux océan, c'est plus vaste , l'océan c'est l'appel du large, les marins, Mac Orlan, tout ça.. 

[Au dessus de moi, les mo
uettes tournent en rond].
Est-ce vraiment des mouettes ? Je suis pas très calé question volatile mais je m' demande si c'est pas plutôt des goélands ? Enfin , mouette, goéland, c'est un peu pareil, on n'va pas commencer à chipoter. Et puis au-dessus de moi les mouettes, ça sonne mieux : y'a le m qui s' répète et quand on aime on n'compte pas (elle est bien bonne celle-là, il faut que j'la note)

[Un léger vertige : non pas la peur de tomber mais de m'envoler].
En fait je m'demande si c'est pas plutôt les trois pintes de Guiness que je me suis envoyé hier soir. Je suis con. Je sais que la guiness ça n'me réussit pas.

[Je m'agrippe au rocher. Je ferme les yeux].
Enfin, en vrai, avec ma gueule de bois je n'sais pas si c'est une bonne idée de fermer les yeux. Mais le vrai, quand on écrit, on s'en fout un peu. Si ca se trouve, Proust, c'est des croissants qu'il trempait dans son thé.

[Je les rouvre avec prudence. Il fait chaud. Le ciel est bleu mais ça ne va pas durer].
Ca c'est l'Irlande ! C'est dingue ce pays, le temps change tout le temps. On dirait St Malo. Sauf que ça parle anglais. Encore qu'à St Malo, ça parle pas mal anglais aussi. En y réfléchissant je m'demande si c'est vraiment la peine d'avoir fait tout ce voyage !

[Il y a de l'orage dans l'air. Une idée. Je sors le petit carnet clairefontaine que je trimballe toujours avec moi et j'écris]

[[Allongé sur la falaise face à l'océan]].
Je m'arrête. L'angoisse me saisit. Est-ce vraiment de l'angoisse ? Je suis pas très calé question psychologie mais je m'demande si c'est pas plutôt le vertige qui me saisit.

[[Au dessus de moi les mouettes tournent en rond]]. Comme moi ! Il faut absolument que j'sorte de là, que j'touve une chute. Je réfléchis. Je me redresse. Je regarde la mer. Une idée ! Je reprends mon texte.
 
[[Au dessus de moi les mouettes tournent en rond. Je me redresse. Je me rapproche un peu du bord et regarde la mer, en bas, qui s'écrase contre la roche]].
Ca y'est ! Je crois que j'ai trouvé ma chute...

dimanche 2 février 2025

Février 2025 : "Rencontre" (Didier)

A partir de la lecture d'un extrait du roman de Stefan Zweig:  Amos. Racontez une rencontre
 
 
De cette cuisine, je ne pourrais pas dire grand chose. Il y avait des meubles en bois je crois. Il y a toujours du bois en Finlande. Il y avait aussi cette dame. Une femme plutôt âgée ou plutôt une femme sans âge. C'est sa fille, Satu, qui m'avait invité ici. Pas dans cette cuisine spécifiquement mais dans la maison familiale. Je ne pourrais pas dire grand chose sur cette femme sinon que je l'imagine avec un fichu sur la tête ; en Finlande, mais aussi partout dans le monde il y a des femmes sans âge avec des fichus sur la tête. Elle me tendait une petite assiette de gâteau et m'invitait à en prendre.  
- «Kitos»
C'est à peu près tout ce que savais dire en finnois. Cela voulait dire merci. Je savais aussi compter et dire bonjour. C'est peu pour tenir une conversation. Alors nous échangions des sourires. Je lui fis savoir que ses gâteaux étaient délicieux en levant le pouce et en me frottant le ventre. Elle me répondit en hochant la tête et en ajoutant quelques mots parmi lesquels je crus reconnaitre le mot "hyvää" qui signifie "bon" ou "bien". Satu, nous avait laissé en tête à tête pour aller faire quelques courses. Elle arriva enfin. D'elle non plus je ne me souviens pas bien. Vaguement de son visage et un peu mieux de son sourire. Ce dont je me souviens par contre c'est de ce moment plein de promesses et de routes à prendre. L'âge des possibles, dit-on. Petit à petit les routes sont devenues des impasses, sans possibilité de faire demi-tour : une longue avenue en sens unique qui mène à la mort.